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Magies de campagne ( 2008 )
Un livre de 166 pages sur des souvenirs d'enfance, ou plutôt sur
un village avec ses traditions et ses coutumes, à travers des personnages
clés de cette époque : curé, syndic, instituteur, taupier, etc...
Le fil rouge, une histoire abracadabrante, soit une cuvette magique qui mange tout ce qui tombe dedans...
Une fresque un peu crue de cette époque...
Sans prétention
.....
Un extrait du livre, pour votre plaisir :
François sortait de l'école, sa caisse en bois de sapin de couleur verte au dos. Il y rangeait son ardoise, son crayon graveur métallique, son syllabaire, un chiffon effaceur. Et une araignée.
Sur le chemin du retour, accompagné de deux de ses contemporains de copains, ils bavardaient, parlant de cette cuvette, qui mangeait tout, même les petits enfants.
Une idée saugrenue de pari lui vint.
- Eh ! Je vous parie un plomb. Le premier qui a bu sa
gouille gagne.
Les trois enfants cherchèrent une mare chacun, d'une dimension semblable, sur le chemin de gravier.
Agenouillés, la tête penchée, lèvres en cul de poule à la surface de l'eau boueuse. Concentrés.
- Top !
Jules, le plus grand, annonça bientôt sa victoire. Sa fondrière était vide, celles des autres aux trois quarts. Il gagnait ses deux plombs, des boules d'acier pour jouer aux billes.
A la maison, les copains ouvriraient à contrecœur leur sac de billes et lui remettraient leur trésor. Larmes.
Le jeu de billes consistait à tracer un carré dans la poussière ou sur une dalle de béton, puis de le diviser en croix. Les gosses plaçaient alors quatre billes de céramiques peintes de toutes couleurs dans les coins, une au milieu.
D'un point éloigné tracé du pied, ils lançaient à tour de rôle leur plomb ou leur boule de verre, plus légère. Les billes colorées touchées et hors du camp venaient gonfler les petits sachets de drap lacés cousus par la maman du lanceur. Les perdants et spectateurs impuissants remplaçaient les petits pois de céramiques, la rage au cœur, pour un nouveau lancer.
La condition du succès se liait à la possession d'un plomb, plus lourd et plus stable. Ces billes d'acier très précieuses et rares se quémandaient au départ chez le mécanicien, extraites de roulements de roues de tracteur. Mais le stock s'épuisait, la demande partant en inflation.
Toutes les classes de l'école jouaient. Dans toutes les caissettes serviettes s'entassaient des sacs de billes, baromètre de la richesse ou de l'habileté de leur propriétaire.
Apprentissage de commerce, les plus habiles revendaient
leurs perles de terre cuite gagnées aux perdants cinq centimes la douzaine, couleurs au choix. Parfois, un sachet trouvait preneur contre un plomb. Le magasin en fournissait aussi,
mais billes neuves ne valaient pas billes bien gagnées.
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Croisant sur leur chemin Georges Rochat, les mioches saluèrent bien bas. Bidon et passoire à gros trous à manche en mains, il se dirigeait vers le réservoir d'eau potable de la commune. Ils le suivirent, curieux de l'usage futur de cet ustensile dédié de principe à l'extraction hors du chaudron des patates cuites pour les cochons.
Il ouvrit les deux portails de tôle du réservoir. La piscine accueillit la lumière de plein fouet, livrant les mille feux de ses vaguelettes. Le clapotis d'une eau en chute libre charmait l'oreille, tout en y vivifiant l'endroit.
Georges posa son bidon, cherchant quelque chose dans le bassin. Il saisit son manche, en écréma les bords. Les enfants voulurent voir, dans la passoire. Georges n'en tint pas compte, absorbé par cette épuration avant l'heure.
Dans le bidon, bientôt, une dizaine de grenouilles épataient les trois gosses de leurs sauts à retardement. Pas le rat mort.
Jules observait le rat. Il en voyait depuis longtemps. Souvent, le dimanche soir, l'hiver, son père se plaçait silencieusement à l'entrée de l'étable, bâton en main. Il lui confiait la mission de tourner subitement le bouton de la lampe électrique. Son père simultanément se ruait à l'intérieur, vers une fente du mur, au fond, près des veaux.
Sur les crèches au-dessus des têtes des bêtes, bien au chaud se prélassaient toujours une vingtaine de rats. Surpris, ils coulaient en grappes vers l'orifice dans le mur, queues traînantes. Sur leur passage, son père leur prodiguait de violents coups de bâtons hasardeux. Quelques-uns restaient toujours sur le carreau, pattes de Parkinson.
Cette gent moustachue habitait les plafonds vides des fermes, se nourrissant de blé, de déchets, de fourrage, d'aliments pour lapins. Lutter contre ces colonies de reproducteurs exprès, autant résoudre la quadrature du cercle.
La nuit, le bruit de leurs galopades incessantes dans les plafonds peuplait les rêves des dormeurs de félins géants. Parfois, par nécessité, on empoisonnait à tour de museaux, pour récolter odeurs et vers tombant des plafonds. Sur les lits.
Les chats, laissés volontairement dans la place ne jouaient
pas leurs rôles de prédateurs, miaulant derrière la porte.
Trop gros. Mordu qui croyait mordre.
Puis les enfants s'en furent croisant Paulette Gaudraz, qui traversait le village d'un pas ferme, presque nerveux. Elle se devait de rencontrer son syndic, car, selon elle, la commune était à l'anarchie. Elle allait le lui dire et voulait que cela change.
Ce que femme veut, Dieu le veut, mais pas forcément le contraire.
Elle habitait une petite maison au bout du village, avec son maçon de mari, fluet et discret, entre un bouc parfumé et un coq irascible. Mère de trois enfants, elle assurait leur éducation d'une main de ferme.
On la nommait " La flamme ", en raison de son tempérament, mais aussi du fait de son activité de guérisseuse et de militante avant l'heure de la cause des paysannes. En fait, point de cause. Que des causettes. Volonté d'hommes.
La femme ne profilait pas encore comme étant l'avenir de l'homme, à témoins certains proverbes contemporains :
" Nonante-neuf ânes et une femme font cent bêtes "
" Amour de courtisan, caresse de putain, bienfait d'avare et promesse de femme ne durent pas plus d'un an "
" Aux mois d'été, si tu m'en crois, laisse la femme et prends le verre "
La femme, discrète, servait. Ses cochons, ses lapins, ses poules, son plantage, ses légumes, ses patates, ses betteraves, ses fleurs, son ménage, son balai, ses finances, ses fagots, son fourneau, son potager, leurs habits, sa cuisine, son Dieu, son homme, ses enfants, son père, sa mère, sa tante, sa grand-mère. Heureusement, le grand-père manquait. Décédé.
Nombre de villageois et villageoises passaient par les mains de Paulette, rebouteuse, soins du corps des animaux, régimes des chats, diététique du vin cuit, ventouses, cataplasmes aux feuilles de choux, joujoux, époux, bains debout, emplâtres, séances de diagnostics et de tics.
D'autres étaient très passés par sa langue vipérine.
Un don de guérison ou peut-être celui de savoir persuader un malade de sa bien portance émanait d'elle. Qualité tout de même reconnue.
Dans son sanctuaire, quelques images pieuses annonçaient la couleur, collées à même le mur aux côtés de maximes suspendues au-dessus d'une verge de père fouettard.
Ses séances ésotériques et mystérieuses, patient allongé sur une peau de bouc à même le sol, bougies allumées en croix, en imposaient. Elle implorait les Saints guérisseurs et leur Dieu de patron qui descendait de son trône, traînant la jambe.
Elle interdisait alors au malade d'ouvrir les yeux, sous peine de court-circuit du téléphone divin.
Après trente minutes de claquements de doigts et de grimaces phoniques, d'une toute petite voix douce, utilisant le " on ", elle et eux vous annonçaient votre mal. Aïe ! Cela pouvait être douloureux.
Annoncé également le remède adapté, avec la pièce de cinq francs.
Le patient admiratif et presque endormi oubliait l'origine de cette divination étonnante, la révélation de propres secrets. Une conversation échangée avec elle au bord de la route, quelques mois plus tôt.
Doublement périlleux, une visite à son domicile ou le passage à proximité de sa maison.
Le bouc, barbichette noire et yeux luisants au fond de sa remise, haut sur sa litière d'origine, vous étourdissait de son odeur pestilentielle. Mains bien occupées à tenir votre nez, votre concentration se dissipait. Erreur. Il lui prenait alors l'envie soudaine de vous encorner. Toujours par derrière, le perfide.
Le coq à Gaudraz, lui, faisait dresser les cheveux sur la tête des enfants. Ceux-ci évitaient comme la peste le passage à proximité, faisant de grands détours pour apporter le bidon de lait au chocolat des neuf heures ou des seize heures à leurs parents aux champs.
Ce diable de cochet, à peine vous apercevait-il à cent mètres, fondait sur vous, sans peur et avec reproche.
Filant à votre rencontre comme une balle de fusil, à deux mètres, il s'envolait en Concorde vers votre figure pour vous becqueter les yeux. S'il les manquait, il se rabattait sur votre joue, vos mollets ou vos mains. Parfois plus précis, au dioptre, il vous pinçait entre la chaussette et le bas du pantalon.
Les coups de pieds pouvant par chance lui être portés ne le décourageaient point et son ardeur devenait proportionnelle à votre épouvante. Mieux fuite choisir que celle, inévitable, de votre bidon.
Les villageois connaissaient les griefs de Paulette envers la société car sur sa fenêtre s'étalaient toutes sortes de textes sobres, vengeurs, dénonciateurs ou démagogues.
" Payer des impôts ? Pour les gros ? Mieux vaut jeter l'argent dans le lac de Seedorf ! "
Elle aperçut donc son garnement de syndic qui s'éloignait de
sa toute neuve Citroën noire, marque d'aisance cahotant sur la route graveleuse. Elle porta ses mains sur ses larges hanches de quinquagénaire, fit un " ah " de dépit. La canaille s'envolait encore. Insaisissable.